“Je plaide droit pénal des affaires.”

Au crépuscule d’un parcours universitaire qui se distingue par sa richesse (Nancy, Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Paris 2 Panthéon-Assas), menant de front une double spécialisation en droit pénal et en droit des affaires, Amaury Bousquet prépare actuellement le CAPA (Certificat d’aptitude à la profession d’avocat) à l’EFB (École de Formation Professionnelle des Barreaux de la Cour d’Appel de Paris).

Élève avocat, il achève sa formation pratique au sein du bureau parisien d’un grand cabinet anglo-saxon. Tout au long de son cursus, à la faveur de multiples expériences en cabinet, Amaury a développé une certaine appétence pour le droit pénal et, plus particulièrement pour le droit pénal des affaires. C’est de cette passion dont il a choisi de parler avec l’équipe d’Anomia aujourd’hui.

Qu’est-ce que le droit pénal des affaires ?

Le droit pénal des affaires recouvre l’ensemble des infractions susceptibles de survenir dans la vie économique et d’engager la responsabilité pénale du dirigeant ou de la personne morale, c’est-à-dire en pratique les sujets relatifs à la corruption, à l’abus de biens sociaux, à la fraude fiscale, au blanchiment de capitaux, à l’escroquerie, au travail illégal, aux manquements boursiers, aux pratiques anticoncurrentielles et aux embargos et sanctions internationales. Des affaires comme Stavisky, Pétrole contre nourriture, EADS, Cahuzac, Wildenstein ou UBS en sont des cas emblématiques. Les entreprises et, plus généralement, les activités économiques sont un sujet de préoccupation classique du droit à raison de leur nature génératrice de risque, et la liberté d’entreprendre ne justifie pas que certains comportements déstabilisent le marché ou altèrent la confiance des acteurs. C’est l’un des traits de la délinquance financière : le préjudice causé est essentiellement économique. Mais plus que dans son contenu, la singularité de la matière se manifeste par la population qu’elle vise — soit des personnes morales, soit des “puissants”, majoritairement des hommes d’affaires ou des personnalités publiques, à niveau d’éducation élevé. On parle à ce titre de “délinquance en col blanc”.

Le pénal des affaires (pénal fi comme on l’appelle aussi) est peu à peu devenu une branche autonome du droit pénal parce que les procédures et les autorités d’enquête se sont spécialisées de leur côté : le législateur, animé par le souci d’une plus grande probité dans la vie des affaires, n’a en effet cessé de renforcer l’arsenal juridique dédié à la délinquance financière, en multipliant les services spécialisés tels que l’OCLCIFF, et, plus récemment, en créant le Parquet National Financier et l’Agence Française Anticorruption. C’est ainsi que certains juges d’instruction du pôle financier du TGI de Paris, comme Renaud Van Ruymbeke ou Eva Joly, se sont fait connaître sur ce type de dossiers. Il y a, depuis les années 1970, une tendance systémique à la moralisation de la vie des affaires, ce qui a rendu la matière mouvante à force de légiférer au doit mouillé. En outre, comme les autres disciplines pénales, le pénal des affaires a une forte connotation axiologique.

En France, le pénal des affaires est principalement traité par les gros cabinets d’avocats internationaux, qui comptent des départements ad hoc, ainsi que par quelques boutiques de niche de la place parisienne, également très réputées pour leur expertise.

Quelles sont les connaissances et compétences nécessaires pour être un excellent avocat en droit pénal et pénal des affaires ?

Je crois que la première qualité d’un avocat pénaliste est le courage. Courage de se dresser contre l’air du temps, contre les idées préconçues, courage de se lever à l’audience quand il faut porter la parole de son client, courage d’élever la voix, de faire face. Être pénaliste, c’est un état d’esprit avant tout, une certaine idée de la dissidence, de la rébellion contre ce qui paraît cousu de fil blanc. Cela signifie réfuter les fantasmes, tourner le dos non seulement aux réflexes de groupe, mais aussi aux mouvements corsetés de ce que Nietzsche appelait la “moraline”, bousculer ce qu’on tient pour acquis — textes ou évidences. Tacite disait qu’être avocat, c’est “empêcher un homme d’être à la merci de la force”. C’est s’insérer entre l’individu et le groupe, donc nécessairement, c’est s’exposer. On pense immédiatement à Henri Leclerc qu’on a lynché parce qu’il défendait Richard Roman. Avocat, on n’est pas là pour juger, mais pour défendre, donc pour interroger. L’acte même de défendre est transgressif. Je fuis pour ma part les Saint-Just et les parangons de vertu. Je préfère me détacher de la mêlée. Cette part contestataire, cette inclination spontanée à rétablir du contradictoire, à se tenir au côté de celui qu’on désigne comme le “méchant”, il me semble qu’elle électrise tous les pénalistes. En cela, le pénal des affaires est une activité authentiquement pénale. Une affaire de pénal financier reste avant tout une affaire pénale. Ce n’est pas pour rien que ce sont des pénalistes purs (Jean-Yves Le Borgne, Olivier Metzner, Patrick Maisonneuve ou Hervé Temime) qui ont “inventé” la matière dans les années 1990, quand ont émergé les premières grandes affaires politico-financières (Elf, MNEF, volet financier de l’affaire Karachi).

Le métier est éprouvant et parfois ingrat. Je le dis du haut de ma petite expérience. Étymologiquement, le pénal renvoie à l’hypothèse d’une sanction, donc à l’expression d’une violence qui, même légitime, n’en demeure pas moins brutale. Geoffroy de Lagasnerie le documente avec talent. Les clients sont exigeants parce que les enjeux — carcéraux, financiers ou réputationnels — sont lourds : en pénal des affaires, des entreprises, petites ou grandes, se voient menacées de très fortes amendes et, surtout, d’un name and shame à même de les conduire à la ruine. Des chefs d’entreprise se retrouvent un beau matin en garde à vue, dans un univers qui pue la pisse et la sueur et dont ils ne maîtrisent pas les codes. Dans Face aux juges, Daniel Soulez-Larivière décrit comme les maladresses, les ravages que cause cette méconnaissance du milieu judiciaire pourraient être évités avec un minimum de culture judiciaire. Cest aussi l’une des missions de l’avocat que d’amortir le “choc” généré par l’irruption toujours traumatisante de la justice. La dimension psychologique, la relation humaine sont au cœur de notre métier. On touche de façon quasi sensorielle à la détresse des gens. Même si on n’est pas directement concerné, il faut “se blinder”, que ce soit contre le stress ou les déceptions que l’exercice génère, ou contre les inquiétudes des clients. Ce n’est pas être imperméable. Au contraire : je ne connais aucun pénaliste qui ne soit sensible. C’est précisément ce qui fait leur force. On dit souvent que les pénalistes ont une revanche à prendre sur leur enfance ou bien sur une injustice qu’ils ont vécue : pour avoir côtoyé l’obscurité, ou l’avoir envisagée, ils sont à même de comprendre ce que l’âme humaine recèle de pire. C’est ce que Dupond-Moretti explique. On ne peut nier, il est vrai, la part psychanalytique de la démarche qui conduit un homme à en défendre d’autres. Comme s’il cherchait dans son mandat à résoudre ou à compenser une fêlure. C’est une image assez romantique du métier, mais je crois qu’elle perdure. Avocat fait partie de ces métiers qui perturbent, font douter, prennent à corps quand on les pratique : s’y frotter oblige à se départir de beaucoup de ses certitudes sur la nature humaine ou sur la bonne marche de l’État de droit et de la machine judiciaire. Il demande de “prendre du champ”, comme on dit, et en ce sens, grandit. Ses premières défaites sont de vraies gifles. Le courage est ici une forme de combativité. Pour autant, la pratique pénale exige une réelle capacité de détachement sans quoi on est incapable de défendre correctement. On s’investit énormément sur ses dossiers, aucun avocat ne compte ses heures. La ténacité, comme l’équilibre émotionnel, est fondamentale à cet égard. C’est valable dans d’autres domaines.

La deuxième qualité serait une forme d’ouverture, de curiosité intellectuelle. Les dossiers ne sont jamais les mêmes. Aucun client, aucune journée ne se ressemble. Un jour, on peut avoir à préparer un patron de PME pour une audition à la brigade financière, et le lendemain assister une société du SBF 120 dans le cadre d’une perquisition à son siège social. Globalement, il faut être à l’aise en toute situation. Hier, j’ai bossé sur des problématiques en lien avec les sanctions iraniennes. En ce moment, je suis mobilisé sur le contrôle AFA d’un grand groupe. Cette diversité des clients et des situations, c’est aussi ce qui fait le charme du métier. C’est un défi permanent. Autre particularité du pénal financier : on fait peu de palais. Ou quand on en fait, les audiences durent plusieurs jours, qu’on a passé des semaines à préparer en discutant la moindre ligne de l’acte de poursuite. En pratique, le timing est différent du “pénal de la 23ème” (celui du quotidien). On est moins dans l’urgence, on a davantage le temps de bosser le dossier. Il me semble aussi qu’on fait plus de droit, de technique. On est souvent devant son ordinateur. Les conseils donnés, les initiatives sont plus réfléchis. D’un autre côté, on n’est pas enfermé dans une pratique strictement juridique. On est constamment confronté à des contraintes extérieures, à d’autres logiques que celle de la procédure pénale, économiques ou corporate notamment. On côtoie des gens, des organisations très différentes. Même dans un pénal appliqué aux affaires, les faits qu’on traite se tirent de ressorts parfois difficilement explicables. Si l’écoute ne doit pas l’emporter sur le discernement, les clients ont leurs propres préoccupations, leurs propres affects : il faut le comprendre, avoir pour eux ce que David Hume définissait comme une forme d’”empathie”.

Dans la même veine, le pénaliste se doit en tout instant de faire preuve d’une extrême rigueur. Cela implique d’être précis dans ses méthodes comme dans ses raisonnements. C’est capital. C’est la condition pour être crédible face à des magistrats qui ont eux aussi fait des études de droit et connaissent au moins aussi bien l’état de la jurisprudence. Cela vaut d’ailleurs pour tous les avocats, quelle que soit la matière qu’ils pratiquent. Les bacheliers issus d’une formation scientifique sont avantagés de ce point de vue. Ceux qui m’ont formé ont eux-mêmes appris dans le sillage d’Olivier Metzner, qui avait inventé cette manière si particulière de traquer la faute de procédure dans un dossier. Je crois que cette obsession du point de détail est toujours valable. Il faut tout vérifier, maîtriser ses dossiers, les connaître par cœur. Durant l’un de mes stages, on m’a appris à élaborer des “tableaux de procédure”, c’est-à-dire à résumer tout un dossier en identifiant pour chaque acte son objet, sa date et les informations importantes qu’il contient (sachant que certains dossiers comptent parfois des milliers de cotes) : c’est un exercice fastidieux, mais terriblement intelligent. Il permet de démêler comment les investigations se sont déroulées, de repérer d’éventuelles irrégularités, et ensuite, d’avoir en un coup d’œil, sur un document unique, une vision globale de la procédure. La procédure est la seule garantie contre l’arbitraire. C’est à l’avocat de veiller à ce que les règles du jeu soient respectées. On ne perd rien à se montrer trop méticuleux. Avocat, c’est l’exercice du doute utile.

La troisième qualité indispensable, à mon sens, est l’indépendance, sans laquelle l’avocat n’est qu’une marionnette. Au-delà des règles déontologiques que contient le serment, l’exercice de la profession suppose une forme de rectitude, d’éthique personnelle. L’avocat doit rester en permanence seul maître de sa stratégie et de son propos. Dans le cadre judiciaire, il est le seul décisionnaire. Il faut se garder de toute forme de dépossession comme de connivence. Ni le client ni le climat ambiant ne doit imposer ses conditions. C’est prégnant lorsqu’on défend des personnes habituées à commander. La sociologie du pénal des affaires est particulière, il faut en avoir conscience. La meilleure réponse est de se rester fidèle, de rester solide sur ses appuis. C’est là encore une condition de crédibilité. Cela gage la perception qu’auront de nous les magistrats ou même les clients. On ne défend pas efficacement si l’on ne défend pas dignement. Pour cela, l’éthique est du plus grand secours. Mais c’est une notion intime. Je conseille à qui se destine au pénal de lire Éthique de l’avocat pénalisted’Edwige Rude-Antoine, particulièrement riche en enseignements, et de réviser Montaigne. Je crois que ce devoir d’indépendance d’esprit est plus exigeant encore chez les juges. Par chance, les avocats ne signent pas les verdicts. Quand on est avocat, on peut verser dans la partialité, dans l’exagération du moment que cela sert les intérêts de son client.

Les principes du droit pénal général et de la procédure pénale s’appliquent en pénal financier et doivent être connus, même s’il existe certaines spécificités propres à la matière (prépondérance des sanctions administratives, exclusion du non bis in idem). Il est nécessaire de les maîtriser ou, en tout cas, d’en comprendre la philosophie, de comprendre les lignes forces qui en constituent le soubassement, c’est-à-dire d’avoir une culture pénale. Les règles positives obéissent toujours à une certaine logique dont il faut saisir l’empreinte. Des bases en droit des sociétés, en droit fiscal ou en comptabilité sont nécessaires, il faut être capable d’en décoder les mécanismes. Mais ça ne suffit pas, et l’essentiel reste la connaissance et la compréhension de la procédure pénale, de ses acteurs et usages. C’est pourquoi j’insiste davantage sur les qualités qui me paraissent fondamentales. Avocat, c’est d’abord un savoir-être. On l’est 24h/24. Chacun de nous partage un certain idéal humaniste. Le reste, la technique — potasser un dossier d’instruction, savoir rédiger une requête en nullité, écrire des conclusions de relaxe –, c’est presque du plus. On l’apprend sur le tas. Le principal est d’être animé par la volonté de défendre. Basta cosi !

Comment et pourquoi t’es-tu orienté vers cette discipline ? La recommanderais-tu à un étudiant ?

Plus jeune, je me dirigeais vers une carrière de commissaire de police ou de haut fonctionnaire. Mon premier élan me portait vers la défense de la cité. Si j’étais sensible à l’injustice, j’avais aussi un souci aigu de l’intérêt général. Je n’étais pas foncièrement habité par une envie de révolte. Finalement les avocats sont aussi les acteurs de l’ordre établi. Ils permettent que la justice régalienne marche. Simplement ils questionnent cet ordre, ils en questionnent les modalités, le déroulement, le cadre d’action : c’est là qu’ils gênent, donc qu’ils sont pertinents. Ils sont les garants du bon fonctionnement du système démocratique. Sans eux, la justice ne serait qu’une promesse chimérique. Mes études de droit, l’avancée dans l’âge m’ont peut-être rendu plus sensible à certaines dérives. De tout temps, des avocats ont protesté contre les atteintes au droit à un procès équitable. De tout temps, des avocats se sont dressés pour défendre les libertés des autres, donc les nôtres. À la rentrée solennelle de l’EFB, en janvier 2019, Jacques Toubon exhortait les élèves avocats à devenir des “vigies de l’État de droit”.

J’ai atterri en droit par hasard. J’ai fait une fac de droit parce que j’ai raté Sciences Po. J’assume un choix par défaut. J’ai eu de la chance que cela me plaise. Ç’aurait très bien pu ne pas être le cas. Il est rare qu’on sache qu’on fera du pénal financier en entrant en première année de droit. On n’enseigne pas le droit au lycée. Dès lors, sauf à avoir toute sa famille qui travaille dans le sérail, généralement on atterrit en droit un peu par hasard, parce qu’on aime lire ou écrire ou parce qu’on s’intéresse à la manière dont sont régulés les comportements sociaux, et l’orientation vers le pénal mûrit ensuite. Chez moi, l’idée d’être avocat a germé à partir de la troisième année, quand il a fallu commencer à affiner son projet professionnel. Je ne crois pas forcément aux vocations.

Comme son nom l’indique, la discipline s’inscrit au croisement de la pratique pénale et de l’environnement des affaires. La matière étant devenue extrêmement technique, les méthodes de travail des pénalistes d’affaires se rapprochent de plus en plus de celles des avocats d’affaires. C’est aussi une conséquence de la nécessité, pour l’avocat, d’intégrer pleinement les enjeux, notamment opérationnels, du client. Cela demande d’être agile, polyvalent. Mais la respiration reste celle du pénal. Fréquenter les prétoires, avoir l’œil alerte, l’expérience du procès, permet de considérer l’intégralité des risques. Il faut posséder les automatismes de la défense tout en développant une véritable culture de l’entreprise et du monde économique. Par ailleurs, sur les gros dossiers de pénal des affaires, personne ne travaille seul. Chacun apporte sa touche. Dans ces situations de crise, les équipes de défense sont en lien constant avec les directions juridiques et conformité et, parfois, les communicants du client. Intellectuellement, l’exercice est stimulant.

Parallèlement, la pratique pénale s’est diversifiée. Pour les particuliers comme pour les entreprises, la justice transactionnelle se substitue de plus en plus aux poursuites classiques avec le renforcement des règles de compliance (Sapin II) et l’introduction de fenêtres de négociation permettant d’éviter un procès (CRPC, CJIP). Ces nouveaux instruments, conceptuellement éloignés de notre culture juridique, incitent de plus en plus à coopérer avec les autorités. La loi Sapin II perpétue en cela une mutation entamée dès 2004 avec Perben II — et loin d’être achevée. En amont, réussir à anticiper le risque pénal est devenu une nécessité farouche pour les grandes multinationales, qui demandent à leurs avocats d’être proactifs, d’accompagner la mise en œuvre de programmes de conformité, parfois même de conduire des enquêtes internes. La confrontation frontale n’est pas toujours du meilleur escient. On découvre un versant préventif à la pratique pénale. C’est très nouveau comme approche. La maîtrise technique pure et les réflexes de la défense sont désormais indissociables d’une intelligence situationnelle et d’un sens de l’anticipation du facteur contentieux. C’est un véritable changement de culture pratique. Un modèle français de justice négociée émerge. Donc un nouveau modèle de défense pénale est à inventer. Enfin, contrairement à ce qu’on peut parfois entendre, le secteur reste porteur. Deux nouvelles CJIP viennent d’être conclues en matière de fraude fiscale et de corruption transnationale, la France fera l’objet d’un audit du GAFI cette année, le nouveau parquet européen entre en action, et les premières procédures en lien avec le devoir de vigilance sont lancées. Plus que jamais, le droit pénal des affaires est en plein essor.

En principe, trouver un stage n’est pas difficile. Les cabinets et les directions juridiques ont toujours besoin de main d’œuvre. Il suffit de consulter les offres sur Internet ou les annuaires des barreaux. Une fois le premier stage décroché, normalement les portes s’ouvriront. Ne pas hésiter à multiplier les candidatures. Si toutes les expériences sont fécondes, je préconiserais de commencer par faire un mois dans un petit cabinet généraliste, à Paris ou en province. Accompagner son maître de stage aux audiences et aux rendez-vous, se voir confier des tâches diverses, observer de près la gestion d’un cabinet est plus gratifiant et plus formateur que d’effectuer des photocopies en prévision de filings, fut-ce dans un band 1 du Legal 500. Dégoter une première collaboration, se faire une place est sans doute plus compliqué, la profession n’étant pas extensible à l’infini, aussi il ne faut pas hésiter à se faire connaître, à multiplier les stages, à se démarquer en doublant son master de droit d’une école de commerce ou d’un LLM (les grandes firmes sont particulièrement friandes de ces doubles cursus), en publiant des articles, en faisant des concours d’éloquence ou en s’investissant dans des associations comme le Genepi. D’autant qu’il y a un gap entre les stages de licence et le stage final d’élève avocat, de même qu’il y a un fossé avec l’étape de la collaboration, en termes de quantité de travail comme de responsabilités. Je précise que le choix de la spécialité de master n’est nullement discriminant. J’ai par exemple une formation essentiellement affairiste. Mais les débouchés existent, à Paris comme à l’étranger. Il n’y a aucune raison d’avoir peur. Du pénal, il y en aura toujours. Même si je le déplore, la société est chaque jour plus pénale, et je ne crois pas au remplacement de l’avocat par l’intelligence artificielle — pas au pénal en tout cas. Ceux qui le veulent vraiment y arriveront toujours. Avec de la niaque, avec du travail, on s’en sort. C’est aussi ce que j’entendais par courage. Tous les avocats sont de gros bosseurs, sont à la recherche de l’excellence. Dans mon domaine d’activité, l’entrée en vigueur de la loi Sapin II en 2017 a créé de formidables opportunités de conjoncture, comme en témoigne le nombre de cabinets de conseil qui se sont rapidement positionnés sur le sujet. Émile Pollak écrivait : “Jeunes gens, venez si vous vous sentez irrésistiblement attirés. Il y aura toujours place pour vous. Il y aura toujours place pour qui veut servir, qui veut lutter, qui veut aimer. Il n’est pas de prison qui garde ses portes fermées au jeune avocat, ardent au désir de défendre, prêt à considérer ses clients comme des êtres pitoyables, méritant visites et réconfort.”

Quels sont tes conseils pour intégrer ce pan du droit ?

Faire des stages le plus tôt possible, aller au palais, voyager.

L’enseignement du droit pénal à l’université ne propose qu’un aperçu finalement assez abstrait de la matière. Même si je reconnais que l’exercice du “cas pratique” forme plutôt bien à analyser des données, construire une argumentation, défendre une position, on n’est pas au fait des délais de l’article 175 du CPP, on ne pense pas en termes de stratégie, on n’apprend pas à rédiger une plainte ni à prendre la parole en public. Au final, on est assez éloigné de la pratique. D’où l’importance, essentielle à mes yeux, de passer des après-midi dans les palais de justice. Il faut respirer, vivre physiquement l’atmosphère des audiences, se tanner le cuir à leur contact. C’est très instructif. Voir comment se déroule une audience, comment la justice se rend, s’imaginer à la place de celui qui assure la défense, est le moyen le plus concret de confirmer son choix de faire du pénal. Chaque citoyen devrait avoir assisté au moins une fois à une comparution immédiate ou à un procès d’assises. C’est gratuit. Je ne comprends pas qu’on ne l’organise pas dans le cadre des cours d’éducation civique au lycée. C’est aussi pour cela que les stages sont nécessaires. Stages qui devraient être effectués aussi bien dans des structures de petite taille que dans de grandes firmes anglo-saxonnes, tant les dossiers, l’ambiance et les process n’ont rien à voir. Ce qui permet aussi de savoir dans quel type de structure on se voit évoluer et s’épanouir. L’exercice de la profession n’y est pas le même. Au passage, je ne suis pas sûr qu’on apprenne le métier d’avocat à l’EFB. L’expérience de l’instruction, du procès, de l’enjeu de la sanction pénale sera toujours irremplaçable. La théorie est un élément inerte sans les savoir-faire qui l’appliquent, qui s’acquièrent auprès d’un maître de stage. Être passé en entreprise est également utile car on saisit mieux, par la suite, les attentes des clients.

On ne conseillera jamais suffisamment les mémoires des plus grands, Maurice Garçon, Henri Leclerc ou Paul Lombard, dont Hervé Temime disait que “l’exemple a été essentiel à sa formation et à ses rêves”. Les lectures sont comme les goûts et les couleurs bien sûr, mais Foucault, Beccaria et La Boétie me semblent inconditionnels — je recommanderais d’ailleurs de les lire dans un autre contexte que la préparation du grand oral du CRFPA… Pour ma part, j’aurais peut-être pris une autre voie si je n’avais lu L’Exécutionde Robert Badinter, Billy bud de Melville, Éloge de la barbarie judiciaire de Thierry Levy ou Le chemin des morts de François Sureau. Kafka et Orwell ont eu chez moi une influence déterminante. Certains témoignages de magistrats sont également édifiants, à l’image de Qui suis-je pour juger ? de Serge Portelli, ou des livres d’Antoine Garapon ou de Denis Salas. Lire la presse généraliste, les revues de droit pénal, se tenir au courant de ce qui se passe dans le monde ne me paraît pas non plus hors sujet. Le Journal de Franck Berton par Elsa Vigoureux est vertigineux.

Bosser la procédure pénale, qui est plus subtile qu’on le pense, est incontournable. Ce qui signifie approfondir les notions, aller plus loin que ses cours de licence, se plonger dans des ouvrages comme le Merle et Vitu ou le Guinchard et Buisson, bibles en la matière. Les principes sont enseignés à la fac, mais ils restent virtuels si on ne sait pas quand et comment les faire valoir — le droit n’est pas un éther (même si on se rend compte assez vite qu’en réalité, notamment dans les dossiers médiatisés, la jurisprudence interprète les textes un peu comme elle veut, s’asseyant parfois dessus pour des raisons tenant à l’efficacité de la répression, ou purement morales). Je n’aime pas cette image d’Epinal consistant à penser que l’étude du droit se résume à un bachotage quasi mécanique. C’est tout l’inverse. C’est en revenant aux concepts qu’on trouve des failles. Je ne connais pas de dossier exact ou infaillible. Dernièrement, j’ai pris part à la défense d’une entité dans le cadre de la première procédure de sanction de l’Agence Française Anticorruption. Tout était à créer. Chez eux comme chez nous. Pour tenter de faire tomber le contrôle, il a fallu revenir à certains marqueurs essentiels comme le principe de non-rétroactivité de la loi pénale ou celui de stricte interprétation, ou l’article 6 de la CESDH. Il faut toujours retourner aux grands principes, s’efforcer de leur donner corps, oser être inventif, précurseur. Ici typiquement, ça a payé. N’oublions pas que si c’est le juge qui produit formellement la jurisprudence, c’est l’avocat qui conduit à la faire évoluer.

Voyager enfin, que ce soit en Erasmus ou en césure, est indispensable, on ne le répétera jamais assez — c’est un conseil plus générique, qui s’adresserait à tout nouvel entrant sur un marché du travail désormais globalisé. La pratique pénale n’a jamais été aussi internationale. La coopération entre États s’accentue, les lois à portée extraterritoriale sont de plus en plus invasives, et les gros dossiers comportent tous des ramifications dans d’autres pays : dès lors, connaître les systèmes judiciaires étrangers, particulièrement anglo-saxons, constitue un plus. L’anglais est bien sûr indispensable. Comme se cultiver, apprendre une langue, se prendre des claques ou fréquenter des gens qui font autre chose que du droit, voyager forme, permet de relativiser certaines priorités, de prendre de la hauteur sur les situations traitées. C’est la condition d’un exercice intelligent du métier, utile à soi et à la cité.

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