A l’école de la vie ! Apprendre à concilier vie privée et vie professionnelle

Sabrina Kemel est avocate depuis 10 ans. Sa matière de prédilection est le droit social. Après avoir débuté chez August & Debouzy, elle rejoint le cabinet Jeantet au bout d’un an et demi d’exercice. Ce n’est que très récemment, en janvier 2020, qu’elle intègre, avec l’ensemble de son équipe, le cabinet FTMS.

Dans la vie de tous les jours, Sabrina n’est pas seulement avocate. Elle est également maman de deux jeunes enfants. Ce n’est donc pas un mais bien deux métiers différents qu’elle exerce à plein temps. En effet, Sabrina n’a voulu renoncer à rien. Ni à sa carrière, ni à sa vie de femme. Un choix pas toujours bien perçu au sein des cabinets mais qu’elle assume haut et fort. Aujourd’hui, pour Anomia, elle a accepté d’évoquer un sujet dont on ose rarement parler, celui de la conciliation vie privée/vie professionnelle des avocats.

Peux-tu nous présenter ton parcours ?

J’ai un parcours classique : les bancs de l’université Paris 1 et la découverte du droit du travail en troisième année de droit. Moi qui souhaitais faire journaliste, j’ai changé de fusil d’épaule lorsque j’ai découvert le droit social.

A partir de ce moment-là, j’ai su que je serai avocat. Je souhaitais être un avocat plaidant. Je ne peux pas vous dire pourquoi mais plaider m’anime. Défendre les intérêts de mes clients, convaincre les juges, faire bouger les lignes jurisprudentielles, faire preuve de créativité… C’est métier si riche et passionnant !

J’ai commencé ma carrière dans un cabinet d’affaires, August & Debouzy et au bout d’un an et demi, j’ai rejoint l’équipe de Jean Néret, chez Jeantet Avocats, qui m’avait séduite par son amour du contentieux et par sa personnalité. Depuis, je travaille toujours à ses côtés mais au sein du Cabinet FTMS que nous avons rejoint avec toute l’équipe de droit du travail au 1er janvier 2020.

Quelles ont été tes interrogations et tes doutes par rapport à ta future carrière d’avocate et ta volonté de fonder une famille ?

En réalité, je ne me suis jamais posé la question avant d’avoir des enfants mais issue d’une fratrie de 5 enfants, j’ai toujours su que j’en voulais. Cependant, quand on a pas d’enfant, on ne mesure pas l’implication que c’est d’être parent et surtout maman.

Je n’avais, avant d’avoir des enfants, qu’une envie : me former et apprendre. J’étais (et suis toujours) à bonne école puisque depuis près de 10 ans, j’évolue aux côtés de Jean Néret, mon mentor. Je bossais comme une dingue : le soir je ne rentrais presque jamais avant 23h et le week-end, j’étais sur le pont. Pas parce que l’on me le demandait, loin de là ! Mais bien, parce que je le voulais. J’adorais ça. C’était un peu comme une drogue… C’est fou à dire mais je me rends compte que je bossais tout le temps.

Mes sœurs, je me souviens, me disaient qu’elles ne m’enviaient en rien et que je n’avais même pas le temps de dépenser l’argent que je gagnais… Mon conjoint, avec lequel je me suis mariée, avait aussi un rythme intense, ce qui ne m’encourageait pas non plus à rentrer plus tôt. Puis est venu le temps où nous avons eu envie de faire des enfants, et là patatras !

Nous avons été confrontés à des difficultés médicales et avons dû passer par le parcours de la PMA. Un coup dur que nous avons surmonté. Nous avons finalement réussi à avoir un premier bébé, Naël, au mois de février 2018, au bout de trois ans de galère. Gérer un parcours de PMA en même temps que sa vie professionnelle, c’est le combat de beaucoup de femmes et d’hommes et c’est dur !

Comment l’annonce de ta grossesse a été prise par ton cabinet ?

Très bien. Mon équipe, qui est toujours la même aujourd’hui, était très heureuse lorsque j’ai annoncé ma grossesse, et ce d’autant qu’ils connaissaient mon parcours de PMA (je ne m’en suis jamais cachée, ce n’est pas une honte et ne devrait pas être un tabou !). Certains membres de l’équipe ont eu les larmes aux yeux lorsque je leur ai annoncé la nouvelle.

J’ai conscience de la chance qui a été la mienne car je sais que de nombreuses consœurs ont rencontré des difficultés à l’annonce de leur maternité ou à leur retour. Je parle de « chance » mais en réalité, leur réaction était normale. On doit se réjouir lors de l’annonce d’une grossesse et non se dire « on va la virer à son retour car elle sera moins productive ». De vous à moi, la réaction aurait été négative, j’aurais démissionné. Il est important de partager certaines valeurs pour travailler ensemble sur le long terme.

Comment as-tu gérer ton congé maternité avec tes dossiers ?

Avant d’avoir Naël, je pensais que je pourrais travailler pendant mon congé maternité sans difficulté… qu’un bébé ça dort, que je pourrais prendre un peu de temps pour moi, que tout irait bien… J’avais quelques exemples de copines qui allaient se faire les ongles avec leur bébé, qui allaient au restaurant, qui regardaient des séries ; bref, qui avaient du temps ! Or, rien ne s’est passé comme prévu.

L’arrivée d’un enfant est un chamboulement. C’est dur de se retrouver en tête à tête avec ce petit être que tu ne connais pas mais que tu as porté pendant neuf mois. Vraiment, ce n’est pas évident surtout que Naël ne dormait pas et dort toujours très mal… deux ans après ! Le premier mois, j’étais dans un trou noir.

Par la suite, j’ai réussi à en sortir. Je faisais des points réguliers avec les membres de l’équipe… Je tenais à continuer de gérer mes dossiers. Je suis attachée aux clients avec lesquels j’ai tissé une relation de confiance et il était hors de question que je disparaisse des radars pendant seize semaines. Je me suis organisée, avant mon départ en congé maternité, pour faire renvoyer toutes les audiences, pour décaler les dates de clôture et ainsi vivre plus sereinement mon congé maternité. Et finalement, tout s’est très bien passé.

Ton conjoint t’aide-t-il dans la gestion du quotidien avec les enfants ?

M’aider ? Il ne m’aide pas : il exerce son rôle de père !

La société voit l’homme comme celui qui aide la femme dans les tâches du quotidien ou dans l’éducation des enfants. Non ! Dire qu’il m’aide est une ineptie.

En pratique, les enfants réclament ma présence ce qui ne permet pas à mon conjoint de prendre le relais autant qu’il le voudrait.

Quand tu es revenue de congé maternité, tu étais de nouveau enceinte ! Ton équipe était-elle toujours aussi ravie ? Ton retour a-t-il été aussi facile que la première fois ? As-tu pensé à démissionner ?

Oui ! J’ai enchaîné deux grossesses. Je suis revenue et j’étais enceinte de deux mois et demi. Ils étaient tout aussi ravis.

Aujourd’hui Lilia a 11 mois et Naël 2 ans. Et, j’avoue que l’idée de démissionner m’a traversé l’esprit il y a quelques mois, en pleine nuit. Nous avons eu une période très compliquée : je n’ai dormi que trois à quatre heures par nuit pendant de longues semaines. Je me suis dit que je n’arriverai jamais à concilier vie professionnelle et vie de famille. Je me levais le matin en disant à mon mari : « j’y arriverai pas, je ne tiendrai pas, c’est trop dur avec le boulot » . En même temps, tu craques forcément au bout d’un moment quand tu ne dors plus. Le manque de sommeil doit être le côté le plus difficile de la maternité.

Mais, je me suis vite ressaisie. Je n’abandonne pas. Ma mère m’a appris à ne jamais baisser les bras, il faut foncer et tracer sa route. Comme dit Mouloud Mammeri, un poète Kabyle, « N’abandonne pas, même si tout te semble aller lentement car un souffle peut apporter la réussite. Le succès n’est que le revers de l’échec, et tu ne peux jamais savoir à quelle distance se trouve Le but qui te semble lointain. » J’aime trop mon métier pour quitter la robe et j’ai besoin de nourriture intellectuelle.

Rencontres-tu des difficultés dans l’organisation de ton emploi du temps ?

Évidemment. Dire le contraire serait un mensonge. J’ai dû complètement revoir mon organisation, laquelle évoluera nécessairement puisque les enfants grandiront.

Aujourd’hui, j’arrive plus tard au bureau, je pars plus tôt. J’ai beau être debout tous les matins vers 6h ou plus tôt, je n’arrive pas à être au bureau avant 9h30 car préparer deux bébés, c’est plus long qu’il n’y paraît… si, si, je vous assure ! c’est super long, même si on est deux parents. Par ailleurs, j’essaie d’être auprès des enfants au moins trois soirs par semaine (hors week-end) et même en arrivant vers 19h45, il arrive régulièrement que je ne vois pas Lilia car elle s’endort vers 19h15 mais cela évoluera avec l’âge.

Lorsque vous quittez le bureau vers 18h45/19h, vous avez le sentiment de partir à 12h et que tous les regards sont tournés vers vous. Avant, je culpabilisais. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Ce que les gens pensent, je m’en moque. Et c’est la clef ! La culpabilité ne sert à rien et nous fait souffrir. Elle est à bannir. J’ai arrêté de vouloir être parfaite, de vouloir rentrer dans le moule. Je crois qu’il est important d’imposer son organisation et savoir distinguer l’urgent de l’important tant dans sa vie professionnelle que dans sa vie personnelle.

J’appréhende le temps différemment et, avec les années, on gagne en rapidité. Choses importantes : j’ai appris à déléguer et à télétravailler ! Le soir, je me reconnecte souvent une fois les enfants couchés. Le télétravail reste encore un sujet délicat dans certaines entreprises/cabinets d’avocats. Il faut, sur ce point aussi, évoluer : ce n’est pas parce qu’on est pas là que l’on ne travaille pas ! Il faut davantage utiliser cet outil qui aide à concilier vie professionnelle et vie personnelle.

Tes clients ont-ils le sentiment que tu es moins disponible ?

Absolument pas ! Ils peuvent me joindre quand ils le veulent. Ils ont mon portable et n’hésitent pas à m’appeler. Si, par exemple, je suis occupée avec les enfants à 20h, je le leur dis et on se rappelle soit plus tard, soit le lendemain matin. Ils m’arrivent de faire des “conf call” vers 21h, cela ne me pose pas de soucis.

Les clients savent que si un dossier nécessite que je sois sur le pont un soir, une nuit ou un dimanche, je le serai. Cela reste rare si on sait s’organiser et, relativisons, je suis avocat, pas chirurgien ! Je ne fais pas d’opérations à cœur ouvert, les urgences sont rares dans ma pratique (tout au plus, cela peut être un piquet de grève) ! D’ailleurs, s’il y a une urgence, les clients appellent et n’envoient pas un mail. J’ai toujours considéré qu’un mail avec inscrit « urgent » ne devait pas être si urgent. Lorsque c’est urgent, on prend son téléphone.

A 10 ans de barreau, on s’apprête souvent à être associé. Comment y arriver tout en étant maman de deux enfants ?

Carrière et famille, j’ai choisi les deux ! Être maman, ce n’est pas tirer une croix sur sa carrière, fort heureusement. Oui, c’est plus compliqué mais ce n’est pas impossible. Oui, je suis fatiguée car mes nuits sont hachées (l’un ou l’autre se réveille chaque nuit et plusieurs fois par nuit !) mais je suis épanouie tant au bureau qu’à la maison.

Je connais des consœurs qui ont peur de devenir maman, qui craignent – avant même d’être enceinte – d’annoncer une grossesse et se demandent comment elles vont faire le jour J. C’est dingue ! Il faut que les mentalités évoluent ! Personne n’est sorti de la cuisse de Jupiter. Lorsque j’entends des Associés de certains cabinets (même des femmes) se demander s’ils font bien de recruter des femmes car elles vont finir par tomber enceinte, cela m’écœure… Les enfants ne doivent pas être vus comme un frein à la carrière mais comme un booster.

N’as-tu pas peur d’être virée ?

Virée ? Pour quelles raisons ? Car je suis devenue maman ? Car j’ai adopté une autre organisation ? Car j’ose dire non ? Car j’ose m’imposer ?

Non. Je n’ai pas peur. Je suis libre et indépendante en ma qualité d’avocat. Et puis, si on veut me « virer », qu’on le fasse ! Je rebondirai. Mon seul patron est le client. Tant qu’il est satisfait par mon travail, je n’ai aucune crainte à avoir.

De façon plus générale, as-tu le sentiment que les femmes réussissent moins que les hommes?

J’ai ce sentiment car c’est ce qu’affiche notre Société qui est le théâtre de dérives anormales. Il faut repenser la place de la femme en entreprise et briser le plafond de verre.

En réalité, les femmes réussissent tout aussi bien. Le seul problème est qu’elles sont freinées par les mentalités… et n’osent pas s’imposer. Si la place de la femme était acquise, les entreprises ne se féliciteraient pas d’avoir une femme à leur tête ! Je me réjouis de voir des femmes DG dans certaines sociétés, des femmes associées de cabinets d’avocats ou encore des femmes entrepreneuses qui réussissent. Récemment, la mutuelle GARANCE a nommé Virginie Hauswald, 38 ans, venant d’avoir un bébé en qualité de Directrice Générale. C’est super !

Il faut que l’on aille dans ce sens si la compétence est au rendez-vous évidemment. Etre promue uniquement car on est une femme est dévalorisant. La femme a autant sa place qu’un homme à la tête d’une entreprise quelle que soit sa taille. Le problème est que les hauts potentiels, dans les entreprises, sont détectés entre 30 et 35 ans et à cet âge, les femmes sont souvent sur le point d’avoir des enfants donc on ne pense pas à elles pour des postes à responsabilité. Elles ratent donc le train… et celui-ci repasse rarement.

Il y a quelques années, alors que je n’avais pas d’enfants, il m’a été indiqué qu’une femme avant 40 ans ne pouvait pas prétendre à un poste à responsabilités considérant que cela était incompatible avec la maternité. Quelle absurdité !

Cette façon de penser, me concernant, ne me décourage pas. C’est l’effet inverse ! J’ai 35 ans et je ne compte pas m’autocensurer.

Tes conseils pour les futures avocates qui se posent nécessairement la question de savoir si elles vont faire des enfants ou si cela sera un frein pour leur carrière

Avoir des enfants est l’une des plus belles choses qui soit. Toutes les femmes n’ont pas cette chance. Il n’y a pas de choix à faire ! Si on a la volonté, on peut tout faire ! On peut tout choisir ! Soyez vous-même.

Si l’on est épanouie au boulot, alors ce type de question ne se posera pas. Si, à l’inverse, on craint de se faire congédier à l’annonce d’une grossesse, alors c’est que l’on est pas dans le bon cabinet… Je leur conseillerai de faire un enfant et de chercher ailleurs ensuite !

Après, il y a la question financière. Si les avocates collaboratrices de cabinets n’ont pas à se poser cette question, celles qui sont à leur compte se la posent nécessairement. En tant que collaboratrice, votre rétrocession tombe à la fin de chaque mois même en congé maternité, ce qui n’est pas le cas d’une avocate à son compte… qui elle, le plus souvent, se retrouve à travailler une semaine après avoir accouché !

Un troisième enfant ?

Peu probable. J’ai besoin de me retrouver, de retrouver des nuits complètes, de retrouver une vie sociale, de profiter pleinement de mes deux enfants, de mon mari et de ma famille (mes parents, ma fratrie).

Ce n’est pas ma vie professionnelle qui me freine. C’est un choix personnel. Nous verrons dans quelques années mais pour le moment, je n’y pense pas.

Renoncer à sa carrière pour fonder une famille ou renoncer à sa vie de famille pour faire carrière, impensable aussi pour la pétillante Déborah David, avocate associée chez De Gaulle Fleurance & Associés.

Partager cette publication

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


La newsletter Anomia

Abonnez-vous à notre newsletter et rejoignez nos 290 avocats abonnés.