A la faculté de droit, on n’apprend pas à être avocat

Je suis fils d’avocats et diplômé en droit. Mes parents sont avocats, tout comme la majeure partie de mes amis. Moi-même, j’aurais voulu être avocat, mais ça c’est une autre histoire que je vous ai déjà racontée sur LinkedIn.

Depuis peu, j’ai entrepris de partager mes conversations avec de jeunes avocats et d’autres bien plus aguerris dans un podcast afin que leurs retours d’expérience puissent profiter au plus grand nombre.

Autant vous dire que j’ai beau ne pas être avocat, je passe mon temps à parler avec des avocats. Je les écoute. Je les entends. De fil en aiguille, ce qu’ils me disent me fait réfléchir. Nécessairement ! A quoi ? Au droit, aux études de droit, à l’évolution de la profession, etc. etc.

Aurais-je vraiment pu être avocat ? Est-ce que je dispose de toutes les compétences indispensables à l’avocat du XXIe siècle ? Est-ce que mes camarades – étudiants en préparation de l’examen du CRFPA, élèves-avocats en cours de formation, jeunes collaborateurs – disposent de toutes les compétences indispensables à l’avocat du XXIe siècle ? C’est une question épineuse à laquelle je m’efforce de trouver des réponses.

Si la réponse est “oui”, difficile d’expliquer le mal-être et les doléances d’une profession.

Si la réponse est “non”, c’est qu’il y a quelque part des lacunes dans la formation. Un constat qui amène de facto d’autres interrogations : où ? Pourquoi ? Comment y remédier ? …

Si je partais du premier postulat, je devrais m’arrêter là. Mais mon instinct me dicte plutôt de m’attacher au second et de remonter aux origines pour dérouler le fil et trouver les nœuds du problème.

La faculté de droit, une bonne école théorique

Le lycéen qui rêve d’être avocat n’a jamais fait de droit.

Au mieux, il vit déjà dans un milieu de juristes, c’est un héritier familiarisé à la culture juridique, dans la plupart des cas réduite à la culture judiciaire. Au pire, il est très éloigné de cet environnement qu’il ne connaît qu’à travers sa boulimie de séries américaines. Ainsi, bien souvent, notre lycéen s’imagine un futur fringant, dans un costume dernier cri, taillé à la perfection, en train de malmener à la barre les témoins de la partie adverse ou encore criant des “Objection, Votre honneur !” à tout bout de champ pour protéger son propre client molesté. Il s’imagine les nuits passées à la bibliothèque à éplucher d’anciennes affaires pour trouver, dans un cas précis, la faille qui lui permettra de remporter son procès. Il s’imagine en stratège redoutable et redouté, la bouche pleine de punchlines et les manches remplies d’atouts et de suspens, car nul doute qu’il sera un cador dans son domaine et qu’il jouera mieux que quiconque sur les faiblesses procédurales… Bref, pour le lycéen, le droit est encore une chimère. Il ne sait pas encore que le droit français n’est pas le droit américain. Il n’a jamais entendu parlé de la robe ou presque. Il ne connaît pas encore Désiré Dalloz et ses fameuses parures rouges…

La faculté de droit, c’est un peu la désillusion ou la maturité selon l’angle sous lequel on veut bien la regarder. Notons cependant que l’illusion peut perdurer plus ou moins longtemps en fonction des profils, certains de nos doux rêveurs persévérant dans l’imaginaire et la naïveté. Premier écueil d’une école qui privilégie la théorie à la pratique : la faculté de droit n’emmène pas les étudiants au cœur des prétoires, c’est à eux d’en trouver le chemin guidés par leur propre curiosité. Elle ne prendra pas non plus notre étudiant par la main pour le conduire devant les portes d’un cabinet ou d’une étude, c’est à lui de faire des pieds et des mains, seul, pour obtenir un stage chez un professionnel. La pratique à la faculté se réduit généralement à une signature sur une convention de stage.

Ainsi, l’élève devenu étudiant découvrira à ses dépens qu’il n’est pas à la faculté pour apprendre les rudiments de la magistrature, du notariat ou encore de l’avocature, mais bien pour apprendre le droit. La différence est loin d’être négligeable. Avant de combattre le boss, il faut atteindre le premier niveau, puis le deuxième, et ainsi de suite, et réussir d’abord à dompter la matière. Pas vraiment une initiation, mais un peu quand même. Rappelons qu’entrer à la faculté de droit, c’est en quelque sorte faire le grand saut dans l’inconnu. Tout est à construire. Or, qui dit construction, dit fondations. S’il y a une guilde qui aime faire les choses méthodiquement, selon un ordre précis, c’est bien celle des juristes. En droit donc, on commence par les bases, et pas n’importe quelles bases : des bases solides !

Et, ceux qui sont passés par là sont unanimes : à la faculté de droit, on est à bonne école ! Une école qui nous familiarise avec une discipline – ô combien riche et complexe dans ses ramifications – et avec une manière de raisonner. Mais une école dont le rôle s’arrête là : donner des armes et leur mode d’emploi, sans entraînement, sans confrontation. La faculté nous façonne, nous éduque comme si nous étions ses enfants, mais comme tout parent, elle doit également veiller à ce que les oisillons quittent le nid et vivent leurs propres expériences en se débrouillant seuls, quitte parfois à pousser le plus frileux dans le vide à coups de pied.

Alors oui ! A la faculté de droit, on n’apprend pas à remplir un CERFA. On n’apprend pas la gestion de cabinet. On n’apprend pas la relation client. En bref, on n’apprend pas à être avocat, ni même à exercer aucune autre profession du droit d’ailleurs. Et c’est sûrement mieux ainsi ! Car si c’était le cas, nous serions tous les mêmes avocats, à niveaux équivalents, à compétences similaires. De simples clones interchangeables… Triste perspective… A nous de prendre les choses en main et de comprendre que les diplômes obtenus à la faculté de droit, c’est juste le kit de survie élémentaire et minimum qu’il nous revient d’étoffer pour nous offrir une véritable trousse de secours.

Le besoin d’un réel pendant pratique à la faculté de droit

Les plus innocents penseront certainement trouver leur bonheur en intégrant une école d’avocats. Ceux-là n’auront pas lu le rapport rendu par Maître Kami Haeri au Garde des Sceaux en 2017, “L’avenir de la profession d’avocat”. Je vous invite – bien évidemment – à le lire intégralement ; dans ces lignes, je me contenterai d’appuyer mes propos par quelques extraits choisis : “Tout d’abord en matière de formation, le consensus est malheureusement très large. Le temps de la formation initiale est considéré comme du temps perdu” p. 17,“La formation du jeune avocat concentre toutes les espérances et les frustrations de la profession. […] jamais une profession aussi désirée et respectée par celles et ceux qui souhaitent la rejoindre n’a été précédée d’un espace-temps de formation aussi décrié. Les élèves avocats semblent majoritairement attendre avec résignation que leur formation initiale s’achève afin de rentrer – enfin – dans la profession…”, p. 21 ou encore “La profession est prisonnière d’une structuration très universitaire des enseignements […] En réalité, la Profession doit devenir, à travers l’organisation de sa formation (matières et méthodes) un formidable laboratoire d’expérimentation pédagogique et un modèle pour les autres professions en matière de Knowledge Management”, p. 27. Les critiques sont vives, les attentes sont grandes et concernent tant la formation initiale que la formation continue.

L’on pourrait se dire que de l’eau a coulé sous les ponts en 3 ans. Or, le contenu de mes nombreuses discussions tend plutôt à démontrer que la situation n’a guère évolué. Une refonte du système risque de prendre encore beaucoup de temps. Je crains malheureusement que la machine ne soit, en réalité, trop lourde et trop lente pour réussir à répondre à l’urgence et aux besoins immédiats des avocats. Il n’est pourtant plus temps de prendre son temps. Le train de la transformation est en marche et il va falloir grimper à bord avant qu’il ne soit loin. S’adapter pour ne pas subir !

L’une des premières choses dont on n’a pas pris suffisamment la mesure dans la formation des avocats selon moi, c’est qu’il ne suffit pas d’être un bon juriste pour être un bon avocat. Un avocat, ce n’est pas seulement un professionnel du droit, c’est aussi un entrepreneur. Ainsi, le métier d’avocat ne se résume pas à conseiller et à plaider. L’avocat est également confronté à la nécessité de se constituer une clientèle. Il est également confronté à la nécessité d’éditer des factures au bon prix, à la bonne personne, au bon moment. Des factures qui soient acquittées. Il est également confronté à la nécessité d’optimiser son temps pour ne pas prendre de retard sur ses dossiers. La liste des choses qu’il doit faire en plus de conseiller et de plaider est encore longue, mais loin de moi l’idée de dresser un état des lieux exhaustif.

La vraie question à se poser est plutôt celle-ci : de quoi aura besoin demain notre fameux lycéen qui rêve d’être avocat ? Et aujourd’hui, notre élève-avocat ou notre jeune collaborateur ?

D’un bon diplôme en droit, déjà. Et cela, il l’obtiendra à la faculté de droit. De compétences extra juridiques complémentaires, ensuite. En stratégie, en marketing, en communication, en négociation, en commerce, en facturation, en digital, en gestion de cabinet… Or, la faculté de droit ne saurait offrir tout cela et les écoles d’avocats n’y arrivent pas. Alors, dites-moi, qui le fera ?

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